Grandes Retrouvailles
12 mai 2026

« Merci pour cette conférence! »: reportage sur le versant culturel des Grandes Retrouvailles

Du 6 au 9 mai, les conférences des Grandes Retrouvailles ont eu le mérite de rappeler une évidence: à l’heure de la vitesse et des simplifications à outrance, le temps de l’université doit rester celui de la nuance et de la complexité. Démonstration encore cette année…

«Nous sommes en train de faire un retour volontaire au tableau et au stylo: alors pendant cette conférence, les écrans derrière nous resteront éteints», prévient en souriant Frédéric Mérand, le directeur du Département de sciences politiques.

Derrière le clin d’œil, l’avertissement sonne aussi comme un rappel: les réjouissances ne sont pas que festives pendant les Grandes Retrouvailles. Elles sont aussi intellectuelles.

Pendant une semaine, les conférences se sont donc succédé, animées par des spécialistes en sciences politiques, histoire américaine, architecture… Face à tant d’érudition et d’éloquence, on a pu mesurer tout ce que, collectivement, nous devions à ces femmes et ces hommes qui font profession de nous éveiller.

 

«Ce fut un choc pour tout le monde»

C’est donc sans la moindre interférence électronique que, une heure durant, cinq éminents spécialistes de la politique québécoise ont discouru sur un thème d’actualité: «Il y a 50 ans, le Parti Québécois (PQ) prenait le pouvoir.»

Invitée d’honneur de cette conférence, Martine Tremblay, qui était directrice du cabinet du premier ministre René Lévesque, s’est replongée avec délectation dans ses souvenirs de cette année 1976.

«J’étais tout près de René Lévesque au moment de l’annonce. Jusqu’au bout, il s’était refusé d’envisager autre chose qu’une solide victoire morale. Et là, les mots fatidiques résonnent dans le poste radio: “Si la tendance se maintient, le PQ formera un gouvernement majoritaire”. Ce fut un choc pour tout le monde.»

 

Il faut se souvenir que le parti avait été créé seulement 8 ans auparavant, en 1968. René Lévesque venait de quitter le Parti libéral et se retrouvait en terrain inconnu avec une coalition arc-en-ciel.

«Il était à la tête d’un parti dont les statuts, inspirés de la ligue socialiste yougoslave, laissaient toutes prérogatives à la base, rappelle Mme Tremblay. La langue, les anglophones, le processus d’accession à la souveraineté… Tout était sujet à de fortes tensions!»

Francis Garon acquiesce. Professeur agrégé de sciences politiques à l’Université York, il rappelle que même la loi 101, pourtant votée par le PQ nouvellement élu, avait connu des débats houleux pendant les délibérations.

«Claude Morin, ministre des Affaires gouvernementales, trouvait la forme du texte inutilement agressive envers la minorité anglophone. D’autres, le jugeant assimilationniste et injuste, prédisent même qu’il sera rejeté par la majorité francophone. Certains, a contrario, ne le trouveront pas assez radical.»

Le sujet du jour est d’autant plus prégnant que le PQ serait, selon les sondages, en voie de remporter les prochaines élections provinciales. Le parallèle n’a évidemment pas échappé à nos panélistes.

Tour à tour, Catherine Ouellet, professeure adjointe au Département de sciences politiques, Véronique Hivon, ancienne ministre et professeure invitée du département, et Richard Nadeau, professeur titulaire du département, ont comparé et analysé les dynamiques à l’œuvre.

«Il y a des points communs, a par exemple noté ce dernier. L’insatisfaction envers le gouvernement sortant, l’appui modéré à la souveraineté, le contexte économique difficile, la promesse d’un référendum…»

Selon lui, deux différences cruciales modifient cependant la donne électorale: «En 1976, c’était l’âge d’or du bipartisme, alors qu’aujourd’hui, le vote est davantage divisé. Et surtout: l’élection du PQ en 1976 était une surprise totale, alors que celle de 2026 est anticipée depuis presque un an. Ce point pourrait prochainement changer toute la dynamique…»

Conférence sur les 50 ans du PQ
De gauche à droite: Frédéric Mérand, Véronique Hivon, Richard Nadeau, Martine Tremblay, Francis Garon et Catherine Ouellet.

 

«Impossible de savoir où ça va nous mener»

La veille, c’est de politique américaine qu’il avait été question pendant la 12e Conférence de la Montagne: «Déclaration d’indépendance des États-Unis : 250 ans d’influence».

D’une actualité brûlante aussi, ce sujet a donné lieu à un échange entre deux grands spécialistes de la politique américaine: Yves Boisvert, diplômé de l’UdeM et journaliste à La Presse, et François Furstenberg, professeur d’histoire à l’Université Johns Hopkins.

Ce dernier a notamment rappelé le rôle quasi religieux joué par George Washington, la Déclaration d’indépendance et la Constitution dans la psyché étasunienne.

«C’est comme une religion civile qui va souder l’opinion publique. On cherche quelque chose qui va dépasser la loyauté, on veut susciter l’affection du peuple pour George Washington et les pères fondateurs. Tout le projet politique du nationalisme américain consiste à mélanger religion et patriotisme.»

 

Impossible pour les orateurs, comme pour l’assistance, de ne pas lier cet anniversaire à l’actualité. Comment des décisions aussi controversées peuvent-elles être prises au nom d’une Constitution écrite il y a près de 250 ans?

«J’y vois un lien assez direct avec l’évangélisme protestant qui traverse le pays, répond le professeur à l’interrogation d’Yves Boisvert. Certains Américains lisent la Constitution avec la même foi que la Bible: comme une Vérité révélée.»

Y a-t-il matière à s’inquiéter? «Ce que l’on vit n’est que le symptôme d’une crise constitutionnelle profonde, la plus profonde depuis la guerre civile, juge-t-il, lapidaire. Toute réforme en profondeur se retrouve bloquée en vertu de la Constitution. Il est impossible de savoir où ça va nous mener.»

Une conclusion qui fera lever quelques yeux au ciel…

12e conférence de la montagne
De gauche à droite: François Furstenberg, professeur d’histoire à l’Université Johns Hopkins ; Yves Boisvert, diplômé de l’UdeM et journaliste à La Presse.

 

«Sans mobilisation, elle aurait été rasée»

La conférence du samedi nous incitera à les garder en l’air… mais pour la bonne cause cette fois-ci: à Montréal, y apprendra-t-on, l’architecture Art déco est partout pour qui sait regarder où il faut.

Historienne de l’art diplômée de l’université de Tours et de l’École du Louvre à Paris, Armelle Wolff a, pendant près de deux heures, sensibilisé l’assistance à la richesse méconnue de ce patrimoine montréalais.

À l’UdeM, on connaît bien la tour du Pavillon Roger-Gaudry, spectaculaire exemple d’architecture Art déco signée Ernest Cormier. Mais quatre autres édifices classés monuments historiques méritent le détour: la Maison Cormier, le Théâtre d’Outremont, l’ancien cinéma Le Château et le restaurant Ile-de-France, au 9e étage du Magasin Eaton.

Et il y en a bien d’autres! Si la grande majorité de l’Art déco montréalais est d’ambition modeste, reconnait Armelle Wolff, on en trouve des exemples partout sur l’Île, aussi bien dans les constructions commerciales que résidentielles. Hélas, il est trop souvent laissé à l’abandon…

«Dans la mémoire collective, rappelle la conférencière, l’Art déco est trop récent, il n’a pas encore acquis la crédibilité du passage du temps. Raison pour laquelle il est négligé. Pire: en l’absence d’inventaire rigoureux, c’est le grand public qui est obligé de se mobiliser pour sauver ce patrimoine.»

 «Prenez le Natatorium de Verdun, la première piscine extérieure du Québec, une magnifique réalisation Art déco datant de 1940: sans la mobilisation de la population il y a quelques années, elle aurait été tout simplement rasée!»

 

Natatorium de Verdun
Natatorium de Verdun (crédit: Denis Tremblay, Wikimedia Commons)

 

«Il est important de se souvenir»

Dans l’assistance un peu sidérée par cet abandon patrimonial, une voix s’élève: «Merci pour cette conférence: il faudrait la donner à l’Hôtel de Ville!»

Une boutade qui, mine de rien, en dit long sur la reconnaissance que nous devons à toutes ces passeuses et passeurs de culture. Sans elles, sans eux, sans toutes et tous ces spécialistes qui peuplent les universités et animent la vie de la cité, comment garantir les conditions d’un débat éclairé? Comment réfléchir? Comment agir?

Avant le débat sur les 50 ans de la prise de pouvoir du PQ, un hommage émouvant a d’ailleurs été rendu par le Département de sciences politiques à deux de ses professeurs récemment disparus: Guy Bourassa et Brigitte Schroeder. Au milieu des témoignages, parfois brisés par l’émotion, quelques mots diront tout de cette nécessaire reconnaissance : «Il est important de se souvenir». Se souvenir des personnes qu’ils étaient, bien sûr, mais aussi de ce que sera leur héritage intellectuel.

Au-delà des réjouissances et des conférences, c’est aussi à ça que servent les Grandes Retrouvailles: rappeler la trace laissée par celles et ceux qui servent l’Université.

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